1984.

25 juin 2006 par Choup'

Êtes-vous allé à Londres, récemment ?

Moi, oui. Avec mon amoureuse, même. Nous nous sommes baladées à Covent Garden, Hyde Park (”Ça c’est fait, tu rayes sur le Routard ma chérie ?”), à Camden Town (”Oh, regarde là, le punk, t’as vu sa crête ? Elle est trop belle !” ; “Rhôô, t’as vu ce magasin ? Chuis sûre qu’ils vendent de la weed sous le comptoir…”) et nous avons visité la Tate Modern, au pas de course, à la fin d’une épuisante journée (”J’ai mal aux pieeeeds ! On n’a qu’à dire qu’on reviendra, non ?”)
Nous avons également englouti un vrai petit-déjeûner anglais que-si-tu-le-finis-c’est-que-t’avais-drôlement-faim, nous avons visité un petit marché aux plantes très chouette et plein d’Anglais qui crient, et nous avons cru qu’il allait bientôt faire beau pendant tout le week-end, c’est dire si les cieux britanniques ont été cléments.

Mais si j’écris ce billet, ce n’est pas pour faire le travail de l’office de tourisme londonien. C’est à cause des yeux. Oui, des yeux - les yeux de Londres.

Parce qu’il y a quelque chose qu’on ne nous dit pas quand on monte dans l’Eurostar ; figurez-vous qu’à partir du moment où l’on pose un pied sur le sol anglais, on est filmé sous tous les angles et à chaque seconde par des dizaines de caméras plus ou moins bien en vue, et ce sans rien toucher des royalties que notre profil magnifique devrait nous valoir.

Comme on se rend difficilement compte de l’étendue de la chose quand on ne l’a pas constatée soi-même, je me permets de donner un ou deux exemples qui me semblent parlants.
Vous n’êtes pas sans savoir qu’il est obligatoire, pour circuler en voiture dans Londres, de payer une taxe très élevée, puisqu’elle va chercher dans les 12€ par jour, et 2500€ à l’année. Mais comment donc ce décret est-il mis en oeuvre ? Par un système de péage ? Que nenni ! C’est à la fois beaucoup plus simple, bien moins coûteux et très, très moderne : les caméras de Londres balancent leurs enregistrements à des logiciels de reconnaissance des caractères de plaques d’immatriculation, qui font un relevé de toutes les voitures ayant circulé dans la ville dans la journée, croisent leurs données avec une Grande Base de Données Centrale de la Mort qui Tue, et établissent la liste des procès-verbaux qui sont ensuite envoyés aux contrevenants du jour ; pas question d’y échapper, qui roule sans autorisation est sûr de se prendre la prune. Effrayant.
Un autre exemple, plus anecdotique mais tout aussi impressionnant : nous nous promenions le long d’une grande avenue un peu en marge du centre ville ; sur la route, une voiture roulant un peu vite décide un peu tard de tourner à droite et freine un peu brusquement, surprenant la voiture immédiatement derrière elle qui pile pour l’éviter, avec succès, surprenant la voiture immédiatement derrière elle qui pile mais ne l’évite pas, surprenant la voiture immédiatement derrière elle qui pile mais ne l’évite pas non plus. Quatre voitures arrêtées au milieu de la route, dont la première est intacte, les trois suivantes ayant des pare-chocs enfoncés plus ou moins des feux brisés. Un couple, proprétaire de la deuxième voiture, sort pour insulter vertement le conducteur de la première - j’ai à cette occasion pu me rendre compte que les possibilités de déclinaison du terme f*ck étaient bien plus étendues que ce que j’imaginais. Bref.
Vingt secondes maximum après le carambolage, le couple en est à son cent-cinquantième f*ck, lorsque deux motos arrivent en trombe, se garent à notre hauteur, et pendant que l’un des hommes casqués nous demande ce qui est arrivé, l’autre tente de calmer les protagonistes avant qu’ils n’en viennent aux mains. Vingt secondes et les flics, débarquant de nulle part, sont là.
Encore un coup des caméras.

Je ne dis pas que c’est inhumain, je dis que c’est effrayant. Surtout quand on sait ce que les autorités font de ce nouveau pouvoir ; s’il ne s’agissait que de dépolluer Londres ou de se rendre rapidement sur le lieu des accidents, encore… mais bien sûr, une dérive est vite arrivée. Très, très vite, dans ce cas.

Pour commencer, et pour rester dans le domaine automobile, la verbalisation n’est qu’une petite facette des possibilités que ces techniques offrent : les données ainsi recueillies sont archivées pendant 24 mois, permettant aux autorités de conserver une trace de tous les déplacements de véhicules ayant été effectués dans le royaume durant les deux dernières années.
Ensuite, et c’est tout récent, les images de la vidéosurveillance britannique sont diffusées en direct sur une chaîne gratuite du satellite, et un numéro est mis à disposition du public afin que tout bon citoyen vautré sur son canapé ait la possibilité de dénoncer un acte qu’il jugerait contraire à la loi, aux bonnes moeurs, ou à sa conception personnelle de la morale. “Fighting crime from the sofa”, qu’ils appellent ça. Un appel à la délation et un retour soixante ans en arrière, que j’appelle ça.

C’est une très belle ville, Londres. Et puis, si les générations actuelles peinent à se faire à cet espionnage permanent, il suffira d’attendre que la suivante grandisse : n’ayant rien connu d’autre, elle trouvera cela normal. Vivement la mise en place de la Minute de la Haine dans les cinémas, où l’on verra des images de délinquants en action et où l’on pourra exorciser son mal-être en lui donnant visage humain.

C’est ça, le progrès.

3 commentaires pour “1984.”

  1. L'amoureuse dit :

    Et imaginons des dérives moins dramatiques sur le plan collectif… La voisine aigrie qui espionne sa rivale du quartier pour lui trouver un amant, les parents qui surveillent leurs mioches, et toute une série de nouveaux gags modernes qui verront le jour…

  2. Un passant dit :

    Ça peut être dramatique à titre individuel également : le voisin qui va frapper celui qui a embouti sa voiture caméra à l’appui, le boucher qui va tuer l’amant de sa femme découvert sur le petit écran, le corbeau qui envoie une cassette anonyme à tous les habitants de l’immeuble montrant le célibataire du 4è saoûl et accompagné d’une fille de joie, etc.

  3. Choup' dit :

    Nous sommes d’accord.
    Et si l’on veut vraiment chercher loin, on peut y ajouter le chercheur d’emploi qui n’est pas embauché parce que des employeurs potentiels qui voulaient vérifier son sérieux ont regardé les images de son quartier de résidence et noté qu’il rentrait souvent après quatre heures du matin, ou l’ancien délinquant qui ne parvient pas à se réinsérer parce que, même si son casier a été effacé à sa majorité, une certaine cassette video circule encore et lui porte tort.
    La vie privée se meurt…

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