L’oiseau.
26 juin 2006 par Choup'Quelque chose roucoulait dans l’arrière-boutique.
Le client essayait vainement de déterminer ce qui pouvait émettre ce bruit lorsque le vendeur émergea de son antre sonore avec les objets promis.
De mauvais ersatz des objets promis, plutôt. L’homme esquissa un froncement de nez dégoûté à la vue des boîtes en stuc et bijoux en toc qui s’étalaient devant lui. Des mois qu’il cherchait cette boutique d’antiquités - la seule description qu’on lui en avait faite était “une boutique qui sent le safran”. Le safran ! Il n’en connaissait même pas l’odeur, il avait dû en acheter à prix d’or au marché aux épices pour s’en faire une idée. Et maintenant qu’il y était, qu’il y était enfin, le vendeur lui mettait sous le nez de la camelote dont un gamin n’aurait pas voulu pour jouer.
Il se tourna vers la porte, grommelant de vagues remerciements, lorsque l’étrange roucoulement se fit entendre de nouveau. Par curiosité, et aussi parce qu’il n’avait rien de mieux à faire dans l’immédiat, il décida de ne pas quitter l’endroit sans avoir compris l’origine du son ; il se posa le défi un peu enfantin de le faire sans en parler au commerçant : s’il réussissait, il passerait une bonne journée malgré la déception, s’il n’y parvenait pas, d’autres mauvaises nouvelles seraient à attendre.
Il demanda au vendeur de lui montrer d’autres objets dans la même veine, et se mit à écouter intensément ; une sorte de pigeon, peut-être ? Après tout, il ne connaissait rien aux pigeons, il était possible qu’une sorte de pigeon roucoule ainsi. Ou un perroquet imitant un pigeon, peut-être ?
Le vendeur disposait une quantité incroyable d’objets innommables sur la grande table de présentation tandis que notre homme se perdait dans son aviaire mise en abyme ; il en était à un mainate imitant un perroquet imitant un rossignol imitant un pigeon, lorsqu’il fut rappelé à l’ordre par son hôte qui insista pour lui présenter chaque terne babiole avec force détails, déployant des trésors d’imagination pour séduire un acheteur malheureusement averti.
C’est à l’instant précis où le commerçant saisissait le quatrième objet, un autre collier sans valeur ni intérêt, qu’il sut et qu’il vut, bref qu’il eut la double révélation, celle qui jaillit comme deux éclairs, le “Bon sang mais c’est ça !” hurlant deux fois en même temps dans la même tête ; et sans laisser rien paraître de ses émotions, il tendit la main vers la pièce qu’il cherchait sans relâche depuis plus de onze ans, et demanda au vendeur de la lui montrer de plus près ; simultanément, il huma l’air, et derrière la forte senteur de safran trouva confirmation de sa frappante hypothèse, puisqu’une odeur de café frais s’était répandue dans toute la boutique.