Disparition.

6 août 2006 par Choup'

Il y a celle, agressive, qui ne parle aux passants, assise sur une marche, que pour les insulter ; de jour comme de nuit elle cache ses yeux derrière une paire de lunettes noires.
Il y a celle, endormie, dont les pieds nus sont tellement bouffés par la crasse qu’on dirait qu’elle porte des chaussures ; en arrivant à sa hauteur, les passants détournent les yeux et leur pas.
Il y a celle, mélancolique, qui balaie méticuleusement un coin de trottoir accroché à la grille du parc ; les passants n’osent y marcher, tant ce morceau de ville est devenu sien.
Il y a celle, implorante, qui s’agenouille dans le métro pour quémander quelques pièces ; elle ne lève jamais les yeux, les passants ne baissent jamais les leurs.
Il y a celle, loufoque, qui pousse son vélo sans jamais le chevaucher ; elle tient de longues conversations avec le poste de radio vissé sur son guidon.
Il y a celle, silencieuse, qui s’appuie sur son cabas sous l’un ou l’autre porche de la grand-rue ; durant des heures elle peigne avec soin ses longs cheveux blancs.

Il y a toutes celles, invisibles, qui ont choisi de rester à l’écart des passants de Paris qui les évitent comme on évite un trou dans le trottoir.

Et il y les hommes, aussi. Mais ceux-là, les passants ne les voient plus du tout.

5 commentaires pour “Disparition.”

  1. Un passant dit :

    Tiens, la première me dit quelque chose. Elle traîne en fumant son cigarillos pas bien loin de chez moi. J’ai essayé une fois de m’asseoir à côté d’elle. Bien mal m’en a pris, je me suis fait insulter de plus belle…

  2. Choup dit :

    Je dois dire à sa décharge, et pour le bien de la vérité historique, que lorsqu’elle est sobre elle est tout à fait aimable. Ça n’arrive malheureusement pas très souvent.

  3. L'amoureuse dit :

    Etrangement, je ne vois que des hommes à mon travail. Sans doute se font-ils remarquer, mais de bien autres façons.

  4. Choup dit :

    C’est que ton travail fait de toi une observatrice - et tu ne fais alors plus alors partie des passants.
    J’espère tout de même que le séjour en HP n’est pas la seule façon pour eux d’obtenir l’attention de leurs pairs…

  5. La loutre filante (dans le ciel) dit :

    Au final, les études pour acheter son existence sociale. Les sorties, aussi. La communication. Exister.

    Et il y a ceux, qui par choix, qui par fatalité, qui par accident, perdent cette existence reconnue de leurs semblables.
    Il ya ceux qu’on n’ose regarder, de peur d’y voir notre propre reflet, déformé par une vie dont l’opacité nous empêche tout semblant de compréhension. Et puis on n’a pas envie de comprendre, après tout. Ou pas le courage.

    Fermer ses yeux et son coeur.
    Exister.

    Dérisoires efforts et lâchetés qu’impose notre peur de la solitude.

Laisser un commentaire