L’insulte.
7 août 2006 par Choup'Cinq minutes avant que cela n’arrive, j’étais tranquillement installé sur le petit banc du jardin en train de lire le dernier Higgins Clark - Mary, pas l’autre - et je ne me doutais de rien. Jamais je n’aurais cru que quoi que ce soit pût troubler mon après-midi, alors pensez donc si je m’attendais à une chose pareille. De toute manière, on ne pressent jamais ces choses-là avant l’instant précis où elles nous tombent dessus, et alors il est trop tard. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour dire, après une catastrophe, qu’ils s’y attendaient, qu’ils le savaient, et pour assaisonner leur conversation de grands mots comme prémonition ou intuition, mais vous remarquerez que ceux-là n’en parlent qu’après - quant aux drames qui sont annoncés avant leur déroulement, ils n’ont jamais lieu. Non, on est toujours pris au dépourvu quand ce genre d’événement se produit.
C’est pourquoi j’étais innocemment en train d’entamer la page 42 de mon livre lorsque ma femme - qui aurait dû être au travail si elle n’avait pas choisi ce jour précis pour changer ma vie - débarqua en trombe sur la terrasse, et me hurla - d’une voix si forte que je me demandai une fraction de seconde si elle s’adressait à moi ou à l’ensemble des voisins - me hurla, donc, qu’elle voulait divorcer, qu’elle gardait les gosses, que j’avais intérêt à signer sans faire d’histoires et que ce qui resterait de mes affaires dans la maison - moi compris - le soir même à vingt et une heures serait balancé sans ménagement par la fenêtre et par son frère qui, malheureusement pour moi, se trouvait - et se trouve probablement encore - être professionnel de rugby.
Evidemment, je pensai d’abord qu’elle avait découvert ma liaison avec Marilyn, la secrétaire du bureau, mais lorsque j’entrepris piteusement de plaider ma cause je m’entendis rabrouer de manière plutôt vive, apprenant ainsi que ma petite femme n’en avait “rien à foutre de [mes] infidélités”, que je n’étais qu’un “connard de première”, “un enfoiré sans âme”, un “pauvre mec”, et qu’elle “aurait dû écouter [sa] mère et épouser le fils Durieux”.
Alors bien sûr, j’étais légitimement en droit de me vexer. Seulement maintenant que j’y pense, ma réaction a eu quelque chose d’excessif. Le problème là-dedans, voyez-vous, c’est que je suis un pauvre mec. Pas un connard de première, pas un enfoiré sans âme, et je suis certainement au moins aussi bien qu’un fils Durieux, mais un pauvre mec, ça oui, j’en suis un. C’est comme ça, à chacun ses défauts, certains sont des trous du cul, moi je suis un pauvre mec ; j’aime autant, d’ailleurs.
Toujours est-il que jusqu’à présent, ma femme me voyait comme une femme est censée voir son mari, c’est-à-dire avec les yeux de l’amour et toutes ces choses qui font qu’on s’endort en croyant être quelqu’un de mieux que ce qu’on est vraiment. Mais maintenant qu’elle savait que j’étais un pauvre mec, j’allais tous les soirs devoir m’endormir en voyant dans son regard la brute réalité et ça, non, non, vraiment, je n’aurais jamais pu le supporter.
C’est comme ça que j’ai bêtement perdu mon calme et que je l’ai tuée. Bien sûr, j’ai regretté après. C’est que d’être un pauvre mec ne fait pas de moi un violent, voyez-vous. Et puis j’ai également été un petit peu confus pendant quelques minutes - c’est que c’est troublant, de tuer sa femme, ceux qui l’ont déjà fait savent de quoi je parle. Enfin, quand j’ai repris mes esprits, je n’ai pas hésité, et je me suis enfui ; j’ai pris ma brosse à dents, trois caleçons et un t-shirt de rechange, deux boîtes de raviolis, et je suis parti.
Evidemment, ils m’ont vite retrouvé : quand Kevin (c’est mon fils aîné) a trouvé sa mère dans cet état, il a appelé la police, qui a tout de suite pensé que j’avais fait le coup, et ils m’ont coffré en deux jours. Il faut reconnaître que c’était une mauvaise idée de me réfugier chez ma mère.
C’est à des petits détails comme celui-là qu’on voit que je suis un pauvre mec.
7 août 2006 à 12:40
Je ne pense pas que “l’impulsivité” du geste - qui sera sans doute avancé par la défense, pour diminuer la peine - passera. Ca ressemble tout de même à un acte prémédité quand on lit les aveux de l’accusé.
7 août 2006 à 17:52
Ben je me demande… inconsciemment, c’est sûr, sinon il ne l’aurait pas tuée alors qu’elle était en train de le quitter, mais pour ce qui est de le préméditation - enfin je veux bien que ça soit un pauvre mec mais à ce point là…
7 septembre 2006 à 8:18
Moi, je pense qu’il a agi trop vite! Quoi, c’est vrai, on ne saura jamais pourquoi elle voulait le quitter… Il aurait dù la torturer un peu avant, histoire de lui faire cracher le morceau..
C’est alors qu’on aurait pù dire:”un pov’ mec comme ça, c’est normal qu’il fasse ce genre de trucs horribles”