In capita.
7 septembre 2006 par Choup'Le bistro était enfumé. Les conversations allaient bon train et, à une table près de l’entrée, un trio hétéroclite venait de commander à boire. Le tavernier arriva à la table, se débattit un instant avec son plateau lourd de trois pintes, qu’il posa devant les buveurs. Il jeta un rapide coup d’oeil à l’assemblée avant de déclarer d’une voix usée par le tabac : C’est offert par la maison, les gars. Je sais que vous avez la vie dure depuis quelque temps.
Le plus vieux du groupe, un bonhomme d’une soixantaine d’années, soupira longuement. En face de lui se tenait une femme qui avait pu être belle dans ses jeunes années mais dont le visage, déformé par les rides et l’alcool, n’avait plus grand-chose de féminin. Le plus jeune, un petit garçon de moins de dix ans, se trémoussait sur un siège trop grand pour lui, essayant de soulever un verre plus gros que sa tête. Il avait un chewing-gum dans la bouche et une poche de son pantalon déformée par un énorme sac de billes. Les traits de son visage étaient mal définis, curieusement changeants. Ses mains étaient crottées et ses ongles rongés jusqu’au sang.
- Ne vous plaignez pas, l’ancêtre. Vous au moins vous restez les trois-quarts du temps dans votre fauteuil. Moi je galope des kilomètres tous les jours, et je dois me trimbaler ce sac de billes démesuré en permanence. Sans compter que je suis toujours triste et que je n’ai aucun ami. C’est usant.
Un homme dans l’âge mûr, assez séduisant, s’approcha d’eux et se ménagea une place à côté de la femme en lançant un tonitruant bonsoir. Elle se tourna vers lui, sembla ne pas le reconnaître tout de suite, puis son regard s’éclaira :
- Mon Dieu, Bernard ! Ça faisait un moment qu’on ne t’avait plus vu ! Dis-donc, tu ne t’emmerdes pas, petit veinard, Elle t’a bien conservé ! Ce n’est pas étonnant, de toute façon, tu as toujours été Son héros.
Il répondit d’un ton sec, l’air mi-agacé, mi-exténué,
- Ne m’envie pas, Odile, je suis triple.
À ces mots, les regards se tournèrent vers lui. Quelques clients d’autres tables avaient entendu ses paroles et le montraient du doigt en parlant à leurs voisins avec animation. Le gamin levait vers lui des yeux pleins d’admiration.
- Triple… murmura le vieillard d’un air étonné, Grand Dieu… Odile, ma fille, qui est aussi Sa mère, dit-il en désignant la femme du menton, est double, mais je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui soit triple ! Est-il indiscret de vous demander qui vous êtes ?
L’homme le considéra quelques secondes, et dit :
- En effet, je ne crois pas que nous ayons eu le plaisir de nous rencontrer. Vous êtes Bon-Papa, n’est-ce pas ? Mort en 61 ?
Le vieux acquiesça, puis reposa sa question :
- Et, pardonnez mon insistance, mais, vous êtes… ?
- Bernard, Son père, et accessoirement Jean, Son premier petit ami, et Robert Redford jeune.
- Mazette ! Elle vous gâte ! Êtes-vous sollicité souvent ?
- Presque tous les jours. Et la nuit, de temps en temps. C’est très érotique, mais c’est épuisant.
- Érotique. Je n’ai jamais compris le sens de ce mot. Je suis asexué.
- C’est plutôt sain. Au moins un problème qu’Elle n’aura pas à régler. Pas comme toi, Odile… dit-il, en se tournant vers la femme, Tu es devenue bien laide, d’ailleurs - que Lui as-tu fait pour mériter ça ? Et Monsieur disait que tu étais double, qui es-tu d’autre ?
Odile se prit la tête dans les mains et le ton de sa voix laissait transparaître une aigreur certaine.
- Oh, ne m’en parle pas. Un Oedipe mal fini, sans aucun doute ; ton emploi du temps nocturne semble confirmer cette hypothèse, entre nous. Et je suis aussi Mlle Batruchet, Son institutrice sadique de CP.
- Ma pauvre… Ça s’arrangera, va. Il faut Lui laisser un peu de temps, tout cela ne se mettra pas en ordre tout seul. Et vous, jeune homme ? demanda-t-il au jeune garçon, Que faites-vous là ? Votre visage m’est familier, mais je n’arrive pas à vous remettre…
- Henri. Nous nous sommes rencontré en 1982. J’étais au CM1 avec Elle.
- Henri ! Bien sûr, cela me revient, maintenant. Le petit qui a déménagé l’année suivante. Le premier drame de Sa vie ; et pas des moindres, laissez-moi vous le dire. Preuve en est que vous êtes ici avec nous.
- Et bien, Elle m’avait oublié, figurez-vous. J’ai eu 21 ans de repos. Et pour tout vous avouer, j”aurais préféré qu’Elle me laisse tranquille. Je suis triste sans arrêt.
- Cela peut encore changer, vous savez. La situation actuelle demande beaucoup de travail à la plupart d’entre nous, mais devrait également arranger bien des choses. A commencer par moi, j’ose espérer ; trois rôles en même temps, c’est beaucoup trop. Et puis, j’ai bon espoir pour vous, votre visage est flou ; c’est bon signe, en général ; cela signifie que les choses vont évoluer rapidement.
- Puissiez-vous dire vrai…
Odile n’écoutait qu’à moitié, contemplant d’un air pensif le fond du verre qu’elle avait vidé trop vite, quand elle leva soudain la tête, fit signe au patron qu’elle voulait une autre bière et demanda :
- Et Oscar, au fait ? Quelqu’un a vu Oscar récemment ? Je l’aime bien. Toujours une chose intelligente à dire, toujours un regard sympathique. Et toujours prêt à rendre service. Une vraie crème.
Le vieux et Bernard échangèrent un coup d’oeil puis baissèrent la tête.
- Quoi ? demanda-t-elle, Ça ne sert à rien de me le cacher, je finirai bien par l’apprendre, quoi que ce soit qui est arrivé à Oscar !
Bon-Papa se racla la gorge d’un air gêné et finit par prendre la parole.
- Odile… il fallait que ça arrive, tout change en ce moment, nous n’y pouvons rien, il faut l’accepter.
Elle éleva la voix.
- Arrêtez ces cachotteries ridicules ! Je ne suis plus une enfant ! Et si cette petite pute a oublié Oscar, qu’on me le dise, au lieu de me faire mariner !
Elle se tourna vers Bernard et lui cria presque dans l’oreille.
- Tu n’as pas changé, toi, hein ? Tu m’emmerdes ! Dis-moi ce qui se passe avec Oscar, dis-le moi maintenant !
Bernard, à la surprise générale, partit d’un grand éclat de rire. Odile, la bouche et le nez déformés par la haine, était devenue plus laide encore. Elle se leva, saisit avec rage son éternel sac à main, finit sa pinte d’un trait et lâcha un rot bruyant avant de traverser le bar au pas de course et d’en ouvrir grand la porte. Elle se retourna alors.
- Bande de connards ! Vous êtes tous les mêmes ! Puisse-t-Elle vous oublier tous ! Jusqu’au dernier !
Les clients du bar se regardaient d’un air consterné et Bernard, qui ne riait plus, parla.
- Pauvre Odile… elle n’était pas facile à vivre, mais elle n’était pas comme ça. Elle voit vraiment sa mère comme une mégère, apparemment. Odile est pourtant une femme bien, et ça n’a pas dû être facile pour elle lorsque je suis mort. J’espère que cela va s’arranger.
L’enfant ne disait plus rien depuis un moment, et semblait perdu dans ses pensées, l’air mélancolique, lorsqu’il s’enquit soudain du destin de ce fameux Oscar qui suscitait tant de passion. Bernard sembla hésiter un instant, mais finit par lui répondre.
- Il ne parle plus. Il ne pense même plus vraiment.
Henri prit un air choqué.
- Mais c’est horrible ! Comment est-ce possible ? L’oubli, c’est une chose, cela peut arriver à tout le monde, mais perdre la parole ! Sans parler de la pensée ! Comment est-ce possible ?
- Ne t’inquiète pas, Henri. Cela ne t’arrivera pas, murmura Bon-Papa. Pour Oscar, c’était simplement un juste retour à l’ordre des choses ; Elle lui prêtait tout un tas de pouvoirs qu’il n’avait pas. Apparemment, Elle s’est rendu compte de l’absurdité de la chose.
Henri semblait ne pas comprendre. Une expression horrifiée faisait perdre à son visage la consistance enfantine qu’il avait encore quelques secondes auparavant. Il hochait la tête de droite à gauche pour marquer son incrédulité. Bernard commençait à se dire qu’Elle avait fait le petit beaucoup trop sensible, lorsqu’il comprit soudain.
- Henri… Vous ne connaissez pas Oscar, n’est-ce pas ?
Le petit leva les yeux vers lui et fit non de la tête.
- Henri, Oscar est un chien. Son chien.
Le soulagement s’empara de l’enfant comme une jeunesse retrouvée. Il commença à sourire, puis à rire, doucement, puis de plus en plus fort. Au bout de quelques secondes à peine, l’hilarité du petit s’était propagée à toute la table, et tous les convives riaient de bon coeur. Lorsqu’ils eurent retrouvé leur calme, ils trinquèrent tous ensemble.
- Aux grands changements, pourvu qu’Elle ne nous oublie pas ! dit Bon-Papa.
- Aux grands changements, pourvu qu’Elle ne nous oublie pas ! répondirent les autres en choeur.
Et ils burent.
La soirée battait son plein, et les conversations, rendues moins fluides par l’alcool, envoyaient de grands éclats de voix aux quatre coins du bar. Soudain la porte s’ouvrit et un homme, faible, sale et d’apparence minable, s’écroula sur le sol. Bernard accourut et se hâta de le relever, de lui faire une place à leur table et de lui mettre un verre sous le nez. Après deux ou trois gorgée de bière, l’homme parut reprendre quelque peu ses esprits, sous les yeux de la tablée toute entière qui attendait, en haleine, des explications sur son entrée fracassante. Celui-ci prit alors la parole d’une voix chaude et pleine.
- J’étais Son petit ami. J’étais beau, fort, intelligent, spirituel, gentil, honnête et riche. Je sais, ça fait cliché, mais je l’étais vraiment. Jusqu’au mois dernier. Puis j’ai commencé à changer. Je suis devenu manipulateur, un peu. Puis malhonnête, aussi. Un matin, je me suis réveillé profiteur, et Elle m’avait largué. Aujourd’hui, je ne suis plus rien. Je suis devenu vicieux, dépendant des autres, lâche, malhonnête, vénal, et veule. Je n’ai plus d’argent, plus d’ambition, plus d’énergie, plus rien. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tout a changé, d’un coup, sans raison, que Lui est-il passé par la tête ?
Sur ce l’homme, visiblement à bout, s’effondra en pleurs, versant des larmes de crocodile dans sa bière à moitié vide. Bon-Papa lui toucha le bras, et, levant un sourcil, lui dit :
- Vous n’êtes pas au courant ? Tout et tout le monde change en ce moment. Des disparus refont surface. C’est un grand chamboulement, partout… Vous n’avez pas remarqué ?
- Et bien, il m’a semblé, effectivement… je pensais que ce n’était rien… Mais pourquoi tout cela ?
A ces mots, le père, le grand père inconnu et l’amour d’enfance s’exclamèrent, en parfaite harmonie :
- Mais enfin, comment pouvez-vous l’ignorer ? Elle a commencé une psychanalyse il y a trois mois !
10 septembre 2006 à 23:37
J’adore !
Avant la chute, on a l’impression que c’est Dieu-femme qui manipule tout son petit monde, et que ses ouailles se font trimballer de ci de là sans bien comprendre ce qui leur arrive. Hé hé, ça donne envie de se lancer dans l’analyse !