Lisette et Manon.
12 novembre 2006 par Choup'Elle avait fait la connaissance de Lisette au CE1 de l’école communale de leur village, où les deux fillettes étaient tout de suite devenues les meilleures amies du monde. Inséparables. Leurs instituteurs successifs avaient tous eu la manie de les désigner toutes deux comme une paire indissociable, les pipelettes, les jumelles, ou les mignonnes, et elles étaient restées très proches jusqu’au milieu de leur adolescence, période critique s’il en est - et puis leur amitié était devenue de plus en plus ambiguë, et avec le recul, Manon savait à présent que les sentiments qu’elle avait alors pour son amie étaient trop forts pour n’être que de l’amitié, même si elle ne l’aurait jamais admis à l’époque ; elle savait également qu’ils n’étaient pas partagés, pas de cette façon-là, en tout cas, et que cela expliquait en partie la détérioration rapide qu’avaient subi leurs relations à la fin du lycée.
En classe de première, un jeune professeur de mathématiques avait bouleversé leur petit monde : Lisette en était tombée folle amoureuse, ce qui avait exacerbé la possessivité et la jalousie de Manon à l’égard de son amie ; la distance que cet amour de jeune fille avait mise entre elle et sa confidente lui avait brisé le coeur jusqu’au jour où, de désespoir, elle avait séduit le faible homme qui s’était laissé happer par les beaux yeux de la petite. Lisette ne s’en était jamais remise, malgré les excuses répétées de Manon, et avait par la suite développé une méfiance exagérée à l’égard des femmes en général, et de Manon en particulier - leur relation s’était alors transformée en une succession de coups bas plus ou moins dissimulés, jusqu’à ce que Lisette refuse tout contact avec Manon. Cette dernière finit par jeter avec regret son amitié aux orties et, forte de sa découverte de l’effet qu’elle provoquait chez les hommes, entreprit vite de se consacrer à ses activités de séduction à l’exclusion de tout autre centre d’intérêt, s’élevant progressivement dans l’échelle sociale au fil de ses amants, oubliant l’amour qu’elle avait ressenti pour Lisette avec un peu trop de hâte – comme si cette relation morte risquait de révéler à ses riches amants de quelle modeste origine provenait leur superbe maîtresse. Lisette, de son côté, avait arrêté ses études juste après le bac, s’était fiancée à un homme bien plus vieux qu’elle, avait sombré dans la drogue, et s’était prostituée à 22 ans pour entretenir son fainéant de mari. Manon avait suivi tout cela de loin, grâce à sa mère qui en bonne veuve de village connaissait tout sur tout le monde et adorait le faire savoir. Au bout de quelques années Manon ne ressentait plus que mépris pour cette Lisette qui n’avait pas su, comme elle, tirer son épingle du jeu de la vie.
Elles avaient vécu leur vie chacune de leur côté et ne s’étaient croisées qu’une seule fois, la trentaine passée, dans une rue de Paris. Lisette était adossée à un mur, en caricature de sa profession, jupe en skaï, boa de plumes synthétiques, ventre proéminent, fard à la truelle et regard terne. Manon se promenait au bras de son amant du moment, un bellâtre australien qui avait fait fortune dans le tourisme de luxe, et qui portait vaillamment divers paquets aux couleurs de grandes marques qui viendraient agrémenter l’immense garde-robe de sa belle. Lorsque leurs regards s’étaient croisés, Manon avait vite détourné les yeux. Lisette s’était alors approchée d’elle d’un pas lourd et lui avait asséné une gifle retentissante sans un mot. Pas une fois depuis Manon n’avait pensé à elle.
Or, dix ans après, voilà qu’elle recevait une lettre d’un notaire de banlieue qui la priait de se présenter le surlendemain à son cabinet en vue de la lecture du testament de Lisette, par lequel, apparemment, elle était concernée.
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Manon entra dans la cour d’un pas rapide. Elle jeta un oeil sur la lettre qu’elle avait reçue deux jours auparavant, et se dirigea vers une porte en bois qu’elle poussa avec effort. Lorsqu’elle pénétra dans l’étude, tout le monde était installé depuis longtemps et elle fut accueillie par des regards désapprobateurs. Le notaire attendit qu’elle s’installe, puis énonça d’une voix assurée la raison qui les réunissait en ce matin pluvieux.
“Nous sommes ici pour procéder à l’exécution testamentaire de Mme Lisette Borgeane, que certains d’entre vous connaissent mieux sous le pseudonyme de Rosy, décédée le 18 février de cette année à 14h12 en l’hospice de Charleroi, Belgique. »
S’ensuivit une lecture du testament. Celle-ci dura une bonne demi-heure car Lisette avait pris soin de formuler par écrit les vieux ressentiments qu’elle conservait d’époques révolues à l’encontre de personnes qui ne pensaient sans doute plus à elle depuis longtemps. Cela expliquait que l’assemblée soit plus nombreuse que l’on aurait pu s’y attendre étant donné la solitude dans lequel la pauvre femme avait passé la fin de sa vie : peu de personnes étaient là pour recevoir quelque chose, beaucoup pour prendre connaissance de ce que Lisette n’avait pu leur dire de son vivant.
Cependant, à la fin de la lecture, Manon fut surprise de constater que son nom n’avait pas été mentionné. Alors que tout le monde se levait et prenait le chemin de la sortie, elle s’approcha du notaire. Un bel homme, pensa-t-elle, mais elle visait plus haut que les notaires, à présent ; elle s’investissait depuis peu dans une relation avec un célèbre footballeur à la retraite, encore jeune, insatiable sexuellement, et surtout, très, très riche.
Le notaire leva les yeux vers elle et lui tendit une main qu’elle ne saisit pas, et qui resta suspendue en l’air pendant quelques secondes avant de retomber mollement. Elle déclina son identité et expliqua au pauvre homme en termes fort peu amènes qu’elle avait fait beaucoup de route pour venir et qu’elle espérait qu’on n’avait pas fait déplacer une femme aussi occupée (comprendre belle) qu’elle pour rien. Le notaire sembla réfléchir quelques instants, puis il invita Manon à le suivre dans son bureau.
« La raison pour laquelle vous n’apparaissez pas dans son testament tient au fait qu’elle ne pensait pas s’en aller si tôt, dit-il avec pudeur. Elle n’a eu que le temps de me confier ce qu’elle voulait qu’il vous revînt, mais lorsque le lendemain je suis allé la voir avec le testament corrigé, la pauvre femme n’était plus. »
Il fouilla dans une armoire imitation Louis XV pendant que Manon patientait à la porte de son bureau, puis se retourna soudain, tenant à la main un petit porte-documents.
« Bien entendu, rien de tout cela n’est officiel, mais depuis cinq ans que je suis son notaire, je pouvais bien lui faire cette faveur, n’est-ce pas ? »
Manon ne daigna même pas le remercier, elle regardait l’objet, l’œil vide. Rien ne permettait a priori de deviner ce qu’il pouvait contenir, aussi l’ouvrit-elle, d’un air ennuyé.
Elle se trouvait en possession d’une page de cahier d’écolière, irrégulièrement recouverte d’une encre violette dont l’odeur rappelait celle des salles de classe d’antan. Manon reconnut aussitôt l’écriture familière de Lisette, un trait d’adolescente encore mal assuré. Chaque chapitre commençait par une date, et il s’agissait de toute évidence d’une page arrachée au journal intime dans lequel Manon avait souvent vu, petite, Lisette écrire, sans jamais avoir eu l’autorisation d’en lire le contenu.
Elle s’assit dans un gros fauteuil de cuir, et commença la lecture du quotidien d’un passé révolu.
12 janvier 1975
Il a fait beau toute la journée. Mais il pleut dans mon cœur. Manon ne me regarde plus comme avant. Je n’ose pas lui dire, je sais très bien qu’elle me répondrait que je me fais des idées et que c’est ridicule. Je ne sais pas quoi faire.
15 janvier 1975
Manon me parle d’un garçon de sa classe. Ca me met hors de moi, mais je n’y peux rien. Je ne pourrai jamais lui avouer ce que je ressens pour elle, elle ne voudrait plus me parler.
Maman m’a demandé ce qui n’allait pas, aujourd’hui. Je lui ai dit que c’était parce que j’avais eu une mauvaise note en mathématiques. Si elle savait !
13 mars 1975
Manon m’a demandé pourquoi je ne parlais jamais de garçons. J’ai peur qu’elle se doute de quelque chose. Je ne sais pas comment faire, si je lui fais croire que j’aime bien Charles, ou Fabio, elle est capable d’aller les voir et de jouer les marieuses. Je ne veux surtout pas !
18 mars 1975
Je crois que j’ai trouvé une solution, j’y ai pensé en cours de mathématiques. Je vais dire à Manon que je suis amoureuse de M. Legrand, il est assez bel homme, et elle arrêtera de se poser des questions. Et elle ne pourra certainement pas aller le voir pour lui dire que je l’aime !
31 mars 1975
Manon n’arrête pas de se moquer de mon « grand amour », comme elle dit. Du coup, je dois en rajouter pour lui faire croire que c’est sérieux. Je n’aime pas lui mentir.
16 avril 1975
Manon ne se moque plus de moi. Elle a dit hier soir que
La page s’arrêtait là. Manon la reposa délicatement dans le porte-documents, et fondit en larmes.
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Remerciements à Back To The Bed pour avoir remis au goût du jour la blague “C’est deux prostituées qui se disputent”, à M. pour l’avoir transformée en “C’est deux filles de fausse joie qui se crêpent le chignon”, à Y. pour avoir inventé les personnages de Manon, Lisette, et le prof de maths.
14 novembre 2006 à 15:43
Les histoires d’amour finissent mal… en général.