La course.

15 novembre 2006 par Choup'

On se prend à rêver, parfois. On part loin, dans l’espace, dans le temps, hors de la vie. Les paysages sont irréels. Les gens sont trop - trop tout pour être vrais. Les chimères sont réelles, et inversement. On s’y croit presque. Presque. Et puis soudain, on se réveille, on se trouve à nouveau dans sa chambre d’étudiant. Le peu de lumière filtrant à travers la noirceur parisienne lui donne un air un petit peu glauque.

Je m’aperçois que j’ai un joint dans la main.

Je le rallume ; au même moment recommencent à me narguer les hauteurs lointaines de cette montagne que je devrais être en train de gravir ; au lieu de ça, je tourne vainement autour depuis des mois, des années peut-être. Je vais me faire virer de cette école. Je le sais, je suis totalement absente de ma vie depuis quelques mois ; si le corps continue à vaquer à ses occupations autodestructrices habituelles, l’esprit n’est plus là depuis longtemps.

C’est que la vie avance, qu’on y soit ou pas, de plus en plus vite. La vie… qui n’est pour moi rien de plus que cette métaphore idiote qui me revient sans cesse, la seule image qui puisse exprimer à peu près correctement ce que je ressens ; celle de la course de fond, dans laquelle il n’est pas acceptable de s’arrêter. Sinon on casse le rythme et on ne repart plus - les bons coureurs le savent, et les mauvais aussi, il y a suffisamment de bonnes âmes qui s’improvisent conseillers lorsqu’ils perdent la cadence. Seulement voilà, on n’a pas toujours envie d’être dans la course. Je me demande en vain qui m’y a inscrit, et pourquoi on m’a mis parmi des coureurs de métier alors que je n’ai jamais été capable d’aligner trois pas sans trébucher…

Pour me changer les idées, je regarde le paysage ; il est assez agréable, dans son immobilité - alors que tout ce que je perçois autour de moi sont des pieds qui martèlent le bitume, des corps qui suent, des halètements essoufflés de tous ces fous qui ne veulent surtout, surtout pas perdre de places au classement ; ils savent pourtant qu’ils ne gagneront jamais, et pour cause, il n’y a pas de ligne d’arrivée - ou autant que de participants, si l’on est optimiste. Seulement un bon classement, c’est bien pour le prestige auprès des collègues de peloton, c’est comme ça qu’on se trouve un conjoint de peloton, qu’on fait des enfants coureurs qui, c’est entendu, naîtront avec le classement de leurs géniteurs… le tout sans ralentir, on sait bien qu’il ne faut pas s’arrêter !

Ce cirque me lasse, et mes yeux dérivent souvent hors de la route. Le bas-côté semble tous les jours plus attirant. J’en détache mon regard plus difficilement chaque fois. L’horizon dans l’obscurité. Des bruits, des odeurs, qu’on distingue, de mieux en mieux, à force d’écouter, de humer ; qu’on se surprend même à reconnaître avec plaisir malgré leur étrangeté. Tout y est mélodieux, parce que tout y est autre.

Seulement… seulement, à ne pas regarder devant soi, on ralentit le pas ; évidemment, au début, on lutte par habitude. Et puis un jour quelque chose se brise. On comprenait déjà mal le pourquoi de cette vitesse infernale, mais maintenant c’est fini : il était ténu, le dernier fil d’assentiment qui tenait encore dans un coin de l’esprit, et il vient de se rompre. Encore trois pas, deux pas, pour adoucir… ça y est.

Je suis arrêtée. Je m’assois, pour voir… Je me repose. C’est bon, de s’asseoir, de se reposer, de sortir de la course. Jusqu’à ce que je me mette à observer les autres passer. Ce n’est pas très agréable. Certains se donnent des coups de coude, d’autres se font des croche-patte, et beaucoup d’entre eux ont le visage déformé par l’envie de dépasser les autres ; ça les rend laids. Quelque chose traverse mon cerveau avec fracas, et je me souviens. Un peu - quand je courais à perdre haleine, la tête rejetée en arrière, niant la fatigue, tous muscles bandés pour avoir l’air plus solide, parce que c’est comme ça qu’on se fait des alliés dans la course. Beaucoup - cette fois c’est moi qui profite de la force d’autres, je m’accroche à tout ce que je peux saisir d’eux, parce que j’ai mal aux jambes, parce que c’est moins épuisant pour moi de courir comme ça. Passionnément - ce jour de septembre où quelqu’un m’a donné une béquille ; je l’ai prise, je me suis appuyée sur elle, j’ai cru qu’elle m’aidait ; et puis un jour, je n’ai plus su garder le rythme ; j’ai réalisé que l’engin m’empêchait de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que son maniement.
C’est comme ça que c’est arrivé ; c’est à cause de cette béquille que l’unique raison qui m’avait permis de tenir la pression jusque là m’a glissé des doigts : mon envie, celle de rester dans cette foutue course parce qu’il y existe des gens qui ne courent pas pour le classement, qui ne font pas de croche-patte, qui se sentent parfois envoûtés par les environs obscurs où la plupart ne va pas parce qu’il n’y a pas de bitume et que ça ralentit la course.

Assise sur une borne kilométrique, je n’en mène pas large. Je croyais ne m’être jamais considérée au-dessus de la masse. Et c’est maintenant que j’ai réussi à m’arrêter que je réalise que cet acte même est une preuve flagrante de ma vanité, ainsi qu’une décision profondément stupide.

Vivre pour le plaisir. Ç’a toujours été ma philosophie. Il se trouve que mon plaisir passe entre autres par le bien-être de mes proches et la réussite de mes relations sociales, ce qui a fait de moi un être apte à vivre dans la course. Cela ne m’empêche pas d’être totalement conditionnée par mon besoin d’endorphines.

Et là, seule, au bord de la route, je me rends compte que je viens de laisser partir la seule chance que j’avais d’en produire suffisamment pour échapper à l’amibification.

Je regarde les personnes pour qui j’ai couru jusque là s’éloigner… ce ne sont pas des coureurs avides, ils se retournent, ils ralentissent, certains viennent me proposer de me porter, de m’aider sur quelques kilomètres… puis s’éloignent, ils voient bien que leurs efforts glissent sur moi pour mieux s’écraser sur la route. Je ne voudrais pas qu’ils s’en aillent, je voudrais bien qu’ils restent avec moi. Je vais jusqu’à leur proposer de prendre cette maudite béquille, juste un peu pour essayer, “parce que la course va trop vite tu ne trouves pas ?”. C’est séduisant comme argument ; certains essaient, la plupart me la rendent bien vite : ils ont décelé le piège. D’autres par contre, plus faibles, aiment ce confort, on peut beaucoup penser quand on se soucie moins de courir, et c’est un luxe dans le peloton… j’ai soudain honte, je tente de leur expliquer les dangers de ces engins mais c’est déjà trop tard. Ils continuent d’avancer, tant bien que mal, mais ont perdu leur entrain et leur naturel.

C’est en regardant ceux-là boîter, essayant de rattraper leurs propres muses, que je me rends soudain compte que ma place est parmi ce peloton que j’exècre, ces milliards de coureurs pour qui je n’ai jamais eu que du mépris. Assise sous mon carré de pluie, je me trouve face à un choix simple : m’arracher de la torpeur et suivre la course, ou rester assise et plonger dans la stupeur de cette tranquillité que j’ai réclamée à hauts cris et qui me semble tout à coup terriblement… vide. Vaine. Inutile. Sans intérêt. Naze, quoi.

Trop difficile. C’est trop difficile de se lever. Les crampes ont commencé à monter dans les mollets, après une vie passée à courir une pause aussi longue n’est pas aisément pardonnée. Je sais comment je réagis, confrontée à ce genre de décision vitale : j’attends qu’il soit trop tard pour qu’aucune donnée du problème soit en mon pouvoir. C’est aussi pour ça que je n’arrive pas à repartir. Dans quelques minutes il sera trop tard, ils seront trop loin. Est-ce que je veux vraiment repartir ? Je me piège moi-même, je me pose de fausses questions ; je sais que tant que je n’y répondrai pas je ne serai pas responsable de la suite de événements ; et après, il n’y aura plus personne pour m’en vouloir que moi, qui serai en paix avec moi-même puisque je n’aurai rien décidé. La paix. Finalement c’est tout ce que j’ai jamais recherché. C’est amusant, de penser à des inepties pareilles au bord d’une route… tiens, je ne les vois plus - merde, c’est trop tard. Marie t’es conne, t’aurais pu le faire ; il s’en est fallu de si peu, si seulement tu t’étais un tout petit peu dépêchée. Oui, mais ils sont partis si vite… Tu crois vraiment à ce que tu dis ? Oui, j’avais une crampe, et puis je n’ai pas pu repartir à temps… Ce n’est pas de ma faute…

Si j’ai eu un défaut qui m’a rendu bien des services, c’est ma capacité à oublier les choses. Je m’ennuie, maintenant, mais au moins je peux dormir. D’ailleurs je ne fais que ça, je n’aime pas être éveillée. J’attends la mort comme on attendrait un bus qui ne va nulle part : sans impatience, en fumant une cigarette. Mes émotions sont mortes, je ne ressens plus que de pâles envies. Des instincts diffus, reliquats ridicules qui me rappellent de temps en temps que j’ai été vivante. J’ai laissé partir tout le reste.

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