Croyante.

15 janvier 2007 par Choup'

C’était au petit matin du lendemain de mon anniversaire. Je savais qu’on était au petit matin grâce à ma montre et à mon alcoolémie, sans cela il aurait pu être n’importe quelle heure, dans l’obscurité sans appel des catacombes parisiennes.
Nous philosophie-de-comptoirisions depuis un bon moment, lorsque LA question est tombée.

« En quoi crois-tu, alors ? »

Je n’ai pas eu à réfléchir bien longtemps. Je me souviens vaguement m’être posé cette question vers la fin du collège, avoir trouvé une réponse qui, à l’époque, me satisfaisait pleinement, et ne plus avoir éprouvé le besoin de la remettre en question depuis. Ce qui explique, d’ailleurs, la suite.

« En la cause et la conséquence. Je crois que tout s’explique. Pas par l’homme, bien sûr, parce que l’homme est fini, donc il lui est et lui sera toujours impossible de tout savoir du présent. Mais, théoriquement parlant, je pense qu’une entité omnisciente pourrait tout prévoir. »

« D’accord. Tu ne crois pas au libre arbitre, donc. »

Diable. Il me cherche, le bougre.
Évidemment que je crois au libre arbitre, sinon je serai déjà morte / en prison / riche (rayez la mention inutile).

« Mais je crois au hasard, aussi ! »

« Ah oui, mais non, si le hasard existe, par définition, on ne PEUT PAS tout prévoir. Même en ayant une connaissance infinie du monde. »

Chierie, c’est vrai. J’ai beau être soûle (c’était mon anniversaire, quand même), je sens bien qu’il y a une couille dans le potage - si vous voulez bien me passer l’expression.
Je ne sais même plus en quoi je crois, d’un coup.

Récapitulons.
Je crois qu’il est virtuellement possible de tout prévoir, donc ; dans la mesure, évidemment, où l’on estime qu’il virtuellement possible de tout connaître à un instant t.
Je crois aussi qu’on peut tout expliquer, ou plus exactement que tout s’explique même si nous, humains, n’en avons pas les moyens. D’ailleurs, il n’y a pas, pour moi, de différence sémantique majeure entre prévoir et expliquer ; si différence il y a, elle est bêtement temporelle. Je m’explique :
Prévoir : Dire avec certitude - Cela ne pourra être autrement, parce que …
Expliquer : Dire avec certitude - Cela ne pouvait être autrement, parce que …

Donc en regardant les choses en face, ma théorie c’est que tout est écrit, que le passé existe encore, que le futur existe déjà, et qu’on ne peut rien changer à l’un ni à l’autre. Cela présente l’intérêt de résoudre les paradoxes temporels à la mords-moi-le-noeud qu’on trouve dans les (mauvais) romans de science fiction, mais non, je refuse cette manière de voir les choses. On peut, on doit pouvoir choisir.

Il faut donc que j’accepte l’existence du hasard. Le hasard, ce drôle de concept.

Croire au hasard revient à admettre l’existence de forces qui ne sont pas sujettes aux lois de la cause et de la conséquence. Cela revient, en substance, à accepter l’existence d’ « autre chose », quelque chose qui ne s’explique pas, qui ne pourra jamais s’expliquer, même par une conscience plus performante que la nôtre, par la cause et la conséquence, c’est à dire par notre logique. Ca revient, en quelque sorte, à accepter l’existence de dieu. Pas le dieu-personnel des religions du livre, non, mais le dieu-force supérieure (vous savez bien, “je ne crois pas en dieu, je crois en une force supérieure gnagna”), pas nécessairement conscient, qui échappe à notre entendement cartésien, et ne vient que de l’intuition, de la foi, et de tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, exprime la croyance sans preuve.
Dur à avaler, pour quelqu’un qui se revendique depuis toujours d’un athéisme crasse et d’un cartésianisme inébranlable.

J’ai refusé d’y penser plus ce soir-là (j’ai découvert le sens du monde, une fois, sous psychotropes – j’avais tout oublié le lendemain, grosse frustration), mais les aléas des conversations amicales m’ont amenée à reparler de la question du hasard plusieurs fois par la suite, avec des personnes différentes. Coïncidence ? (Hé hé…)

Bref. Comme pour m’aider dans ma quête métaphysico-mystique du déni de la toute-puissance de la logique, les physiciens du XXème siècle ont eu la bonne idée d’inventer tout le bordel de la physique moderne. Ce qui m’amène à constater que certaines très petites particules ont un comportement qu’on ne peut pas prévoir, même en connaissant toutes les données du problème ; qu’on peut observer, simplement. Et aussi que les bases de la physique quantique utilisent pas mal ce concept-là, si je ne m’abuse. C’est même en partie pour ça, à mon avis, que la théorie quantique est si difficile à admettre (je ne parle même pas de comprendre) pour l’esprit novice - d’ailleurs, je n’y entends rien moi-même, alors si je dis n’importe quoi, n’hésitez pas à m’envoyer au bûcher, j’ai l’habitude.

Et c’est il y a quelques jours, grâce à ça, et grâce à plusieurs conversations avec ces amis qui aiment bien réfléchir et le font bien mieux que moi, que je suis devenue croyante, comme ça, presque tout d’un coup.
Eh oui, je crois maintenant ; au hasard ; au chaos ; à l’imprédictibilité totale de certains événements. A quelque chose qui échappe à la logique et à l’articulation classique cause-conséquence.

C’est fou comme j’ai réussi à remettre pas mal de choses en question, récemment. Des choses dont j’étais pourtant persuadée depuis la plus tendre adolescence.

Yay for me.

15 commentaires pour “Croyante.”

  1. Thomas dit :

    Ah, moi c’est sous la douche que j’ai fini par faire l’articulation entre méca Q et libre arbitre. Mais finalement tout cela n’est qu’une question de prédiction de ce qui va se passer, et ce n’est pas parce que ce qui va se passer est déjà entièrement déterminé qu’on peut le prévoir. Ça aussi vient sauver le libre-arbitre. Je m’étais dit qu’un jour peut-être je rédierai un billet là-dessus…

    Bon, maintenant je peux en faire un juste pour le plaisir de te faire un trackback, mais en même temps ça fera très suiveur. Rhaaaaaa, du coup je perds un sujet potentiel et je vais devoir de nouveau parler de piscine, et ce sera ta faute !

  2. Thomas dit :

    « rédigerai », grmbl.

  3. Aurele dit :

    Ah non Thomas, pas encore la piscine hein, je préfère te voir suiveur sur ce coup là ! (désolé Choup’ pour le squattage de commentaires)

    Toujours pour Thomas : « Ce n’est pas parce que ce qui va se passer est déjà entièrement déterminé qu’on peut le prévoir. Ça aussi vient sauver le libre-arbitre. » En quoi ? Ça sauve au mieux l’impression de libre arbitre, mais est-ce vraiment la même chose ?

    Choup’ : « Ce qui m’amène à constater que certaines très petites particules ont un comportement qu’on ne peut pas prévoir, même en connaissant toutes les données du problème ; qu’on peut observer, simplement. » Dans l’état actuel des connaissances, on *pense* qu’on ne peut pas prévoir ces comportements et qu’on ne peut que les observer. Mais rien ne dit qu’on ne pourra le faire plus tard; la physique n’est plus faite de certitudes depuis notamment que la théorie de la relativité a remis en cause toutes les certitudes enseignées par la physique newtonienne. Peut-être manquons nous pour l’instant du modèle adéquat.

    J’aime croire au libre arbitre, mais je ne suis pas certain de ne pas y être contraint par une réalité immuable et définitivement écrite. Et encore, à supposer que cette réalité existe.

  4. Choup' dit :

    Thomas> D’accord avec Aurele sur le fait que l’impossibilité de prévoir sauve, au mieux, l’impression de libre-arbitre. C’est déjà pas mal, après tout dans la matrice il y a des tas de gens qui vivent un vie heureuse. ;)

    Aurele> Moi non plus je ne suis pas sûre que tout n’est pas figé, mais étant donné mon irresponsabilité il vaut mieux que je raisonne en partant du principe que mes actions dépendent de ma volonté. Sinon, j’te raconte pas le bordel. (en même temps, en disant ça, je suppose que j’ai le choix de mes actes) (de toute façon je ne sais pas pourquoi je parle, tout est écrit) (AAAAAAAAAAAAAAAAH !!)

  5. Choup' dit :

    Thomas> Et au fait… NOOOOOOON PAS LA PISCINE !

  6. Thomas dit :

    Je pense que ça sauve le libre-arbitre au sens où je conçois justement le libre-arbitre en termes de prédictibilité : j’exerce mon libre arbitre lorsque je fais un choix que nul observateur extérieur ne peut prédire.

  7. Une passante dit :

    Mais pourquoi vous vous posez toutes ces questions, alors que vous n’êtes que des fabrications de mon subconscient destinées à me faire croire que l’univers ne réside pas uniquement dans mon esprit? Mais je ne me laisserai pas avoir… je sais, moi, qu’il ne faut croire qu’en soi.

  8. Choup' dit :

    Une passante> Mais je te le demande !
    Pourquoi est-ce que tu nous obliges à nous poser toutes ces questions, alors que tu pourrais nous offrir de bienheureuses certitudes ?
    C’est pas très gentil, quand même. Sus à ton subconscient.

  9. Une passante dit :

    Choup’: c’est que les voies de Subconscient sont impénétrables. Je suppose.

  10. Choup' dit :

    Une passante> Rhooo, dommage…

  11. Plume dit :

    Il peut ne pas y avoir de contradiction dans la théorie que tu t’es forgée.
    Reprenons.
    Ta théorie stipule que tout est déjà écrit mais inaccessible à l’être humain. Tout serait donc immuable par essence, ce qui ne laisse a priori aucune place au hasard et encore moins au Libre Arbitre.
    A priori…
    Supposons ta théorie vraie. La véracité de ta théorie n’est pas un sujet à débattre de toute façon. Pas plus que l’existence de Dieu qui peut être ou ne pas être indifféremment.
    Donc supposons la théorie selon laquelle tout est déjà écrit. Une entité universelle pourrait avoir accès à toutes les données et prévoir ou expliquer toute chose. Le Libre Arbitre est une notion non universelle. Elle permet à l’homme de faire ses choix en toute liberté, de choisir pour lui même d’agir si tant est que sa conscience le lui permet.
    Si tout est écrit, alors quel choix reste-t-il ? Et bien aucun de manière universelle. Ce qui fait le Libre Arbitre, c’est l’illusion du choix, c’est-à-dire l’incapacité à avoir accès à ce qui est déjà écrit.

  12. Plume dit :

    Le hasard serait l’illusion de ce qui doit arriver. L’imprévisible pour la conscience donnée.
    La liberté serait inexistante, et plus rien ne serait contingent, parce que tout serait.
    C’est évidemment triste, car cela enlève une source de motivation incroyable : la capacité à tout changer. Mais le problème est là, tout est nécessairement écrit et le travail humain est d’accepter sa finitude, avancer en pensant qu’un plan général pour tous est écrit…

    Cela étant dit, croire à cette théorie ou ne pas y croire ne changera rien. C’est tout au plus une excuse pour l’immobilisme. Pâle excuse au demeurant !
    Accepter d’être fini, voilà la seule véritable croyance. Puisqu’on n’a pas accès à tout, on ne peut que se demander jusqu’où finira notre capacité à appréhender le monde. La science, le progrès et la création sont les seules échappatoires au voile recouvrant ce monde. Que Dieu, le hasard ou le Libre Arbitre soient ou non ne changera rien au fait que tant que nous croyons qu’il y a des choses à découvrir nous avancerons.

  13. Aurele dit :

    Plume : le tout étant bien entendu expliqué par l’existence d’univers parallèles (cf. l’hypothèse d’Everett).

  14. Choup' dit :

    Aurele> Elle est parfaite, la théorie des univers parallèles. Elle me satisfait.
    Maintenant que j’ai bien compris le fonctionnement de l’univers, je n’ai plus qu’à trouver la formule de l’immortalité et je pourrai enfin avoir la paix.
    Merci les copains !

  15. Thomas dit :

    Ah bin voilà, Plume a bien reformulé ce que je tentais, maladroitement sans doute, d’exprimer : l’incapacité à avoir accès [à l’avance] à ce qui est déjà écrit, c’est ce qui fait que le libre choix, quoique éventuellement écrit d’avance, est imprévisible.

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