Le sauvetage.
23 janvier 2007 par Choup'C’était il y a tout juste cinq ans. Une heure trente du matin, rue Pargaminières à Toulouse. J’étais chez moi, je ne dormais pas, et je n’avais plus rien à fumer ; c’est à dire, plus de cannabis. Mon paquet d’OCB me regardait de son gros oeil de carton, désespérément désoeuvré.
Las ! J’aurais vendu ce soir-là père et mère pour un joint. Un petit spliff, un mini-buzz, un micro-stick, n’importe quoi, mais vite. J’avais fait les tiroirs, les fonds de poche, fébrilement vidé tout ce qui me tombait sous la main… rien. Pas une seule boulette. Désespoir total.
J’ai donc, dans un éclair de génie, décidé d’aller faire un tour à la Daurade – sur les berges de la Garonne, pour ceux qui ne connaissent pas – où l’on peut toujours, en journée, trouver un petit quelque chose à se mettre sous la dent, dans les moments de disette où l’on n’est pas attentif au prix ni regardant à la qualité.
Je n’avais pas réalisé, jeune et bête comme j’étais (je suis moins jeune, maintenant), qu’à une heure trente du matin, le métro est fermé ; et qu’après la fermeture du métro, les seules personnes qui traînent à la Daurade en hiver sont celles qui n’ont nulle part où aller – et n’ont donc en général rien à vendre non plus –, ou les jeunes qui sont trop alcoolisés pour sentir le froid – et ceux-là gardent leur shit pour eux.
Mais comme je le disais tout à l’heure, j’étais jeune et bête. Et intrépide, aussi – le genre d’intrépide qui se tire toujours des mauvaises situations sur un coup de chance.
Reprenons.
Je suis donc arrivée pleine d’espoir sur les bords du fleuve. Un groupe de jeunes jouait du djembé plus loin, et comme les groupes de jeunes qui jouent du djembé ont souvent un peu d’herbe dans les poches, j’ai plaqué mon plus beau sourire sur mon visage et suis allée soumettre mon problème à leur grande bonté ; malheureusement leur bonté n’était pas si grande, et seul un grand noir à la tête pleine de dreadlocks – que nous appellerons Dreadman dans la suite de l’histoire – s’est retourné à mon appel, pour me dire qu’il n’avait rien à me proposer.
J’ai rebroussé chemin, un peu déçue (c’est-à-dire, complètement désespérée), dans l’idée d’aller voir place Wilson de rentrer chez moi, quand un homme m’a rattrapée par le bras : « Tu cherches de quoi fumer ? ».
Il respectait scrupuleusement les codes de la vente à la sauvette ; demander à mots couverts combien je voulais, confirmer qu’il n’y avait pas de problème (il n’y a jamais de problème), préciser en professionnel des nuits au poste qu’il préférerait que nous nous abritions sous le pont Saint-Pierre (à cinquante mètres de là) pour faire l’échange, « parce qu’on ne sait jamais ».
Lorsque nous sommes arrivés à l’endroit dit, il a voulu m’entraîner plus loin sous le pont, derrière les grandes digues mobiles qui s’ouvrent sur une petite rue. Ce n’est que devant mes refus répétés qu’il a fini par reconnaître que le morceau qu’il voulait me vendre se trouvait chez lui, dans la rue en face, et qu’il fallait que je monte le chercher avec lui. Je m’apprêtais à refuser encore lorsque quelqu’un m’a appelée au loin : « Hé cousine ! ». C’était Dreadman, qui arrivait en courant. « Hé cousine, j’ai de quoi te vendre si tu veux ! »
Pourquoi m’en proposer maintenant s’il n’avait rien cinq minutes auparavant ? J’ai senti une boule monter dans mon estomac - l’inquiétude. L’homme à côté de moi a marmonné quelque chose en arabe qui n’avait pas exactement l’air d’être une déclaration d’amour, et m’a soudain paru capable d’être violent.
Pourtant, Dreadman insistait : « Tu sais cousine, je te servirai bien ! C’est du bon matos que je te propose, tu devrais pas refuser ! Faut pas avoir peur, je mixe au Chanmax, rue Parga, tout le monde me connaît ici, regarde je mens pas, vois ma carte d’identité ! »
Sans me laisser le temps de dire un mot, l’autre, qui avait dû sentir mon hésitation, a haussé le ton : « Dégage, je suis en train de lui vendre un truc, arrête de faire chier ok ? »
Voulant calmer le jeu, j’ai tenté de décliner poliment la proposition de Dreadman : « Merci cousin, mais ça va aller, je vais lui acheter son truc, et tout le monde sera content, t’inquiète pas. » Il m’a regardée pendant un long moment avant de se retourner, et de s’éloigner en haussant les épaules.
Pour revenir trente secondes après. « Écoute cousine, je voulais pas le dire comme ça, mais je crois vraiment que tu devrais venir avec moi. Je le dis une fois, je le dis pas deux. Soit tu viens maintenant, soit tu te démerdes. »
Je n’ai jamais réfléchi aussi vite de ma vie. La seconde d’après, j’étais à côté de Dreadman, m’excusant auprès de l’autre, expliquant avec une belle hypocrisie qu’il ne m’était pas pratique d’aller chez lui pour acheter un simple morceau de shit, et que ce serait pour une autre fois.
C’est là que j’ai su que j’avais pris la bonne décision. L’autre a craché par terre, a sorti un cran d’arrêt, et m’a dit du ton le plus agressif qui soit : « Si je te recroise ici, ma belle, je te plante. »
Et il est parti.
- - -
Nous sommes devenus amis, Kogan – c’est comme ça qu’il s’appelait, Dreadman – et moi, et je sais à présent qu’il a sauvé quelque chose de moi ce soir-là – ma vie, mon intégrité physique ou mon portefeuille, je n’en aurai jamais le coeur net – sans me connaître, sans rien à gagner.
Pendant plus d’un an, nous nous sommes vus presque toutes les semaines. Il débarquait chez moi au milieu de la nuit, me réveillait, je me levais pour lui ouvrir et nous discutions pendant des heures en fumant, moi allongée sur mon lit, lui assis dans un fauteuil. Il me racontait ses histoires de musique auxquelles je ne comprenais pas tout, je lui racontais les difficultés de suivre une classe préparatoire quand on ne se sent pas dans le moule, et il y avait parfois de longs silences qui semblaient naturels. Puis, au petit matin, il repartait comme il était venu, laissant derrière lui des cernes sous mes yeux et du cannabis sur la table.
Kogan est un des meilleurs souvenirs de ma vie toulousaine.
Mais comme nous ne vivons pas au pays des Bisounours, il y a eu un jour où il m’a vendu un imposant (et cher) morceau de cannabis qui n’en était pas, ce qui a conduit un de mes amis à passer une nuit au poste (mais c’est une autre histoire), et m’a mise sur la paille pendant un mois. Il ne m’a jamais rappelée, n’est jamais réapparu chez moi, et je n’ai rien fait pour le contacter.
J’oublie toujours que la vie n’est pas un conte de fées.
2 mai 2007 à 23:28
Te tromperais-tu ? J’ai l’impression en te lisant que tu habites du côté des contes de fée ; souvent, les relations très fortes se terminent mal, même les grandes hisoires d’amour; comme le plus grand feu devient tôt ou tard un tas de cendres. Si vous aviez eu une aventure, toi et Dreadman, cela se serait terminé peut-être encore plus mal.
Et pourtant, il fallait que cette rencontre évolue !
Dans ce cas, il a eu la “sagesse” de rompre en prenant le mauvais rôle. Vous pourrez vous revoir sur un autre plan.
Quelle merveilleuse histoire.
10 mai 2007 à 15:17
Génial !
Tu m’as réouvert ton site.
Sublime. Je jetais un oeil par hasard. Je reviendrai. Quelle fraîcheur, quelle vérité de sentiments, quelle aisance dans le souvenir !
Merci.
10 mai 2007 à 16:19
Je reviens sur tes textes. Je me pose souvent la question vis à vis des artistes peintres : “où est celui dont on se souviendra dans cent ans comme on le fait des impressionnistes ou plus avant de Géricault ou Gros…
Dans la qualité de tes nouvelles, je sens la patte d’une écrivaine qui pourrait briguer la postérité !
A ciaô !
10 mai 2007 à 16:29
Il faudrait peut-être voir à ne pas exagérer, tout de même !
Et puis la postérité ne se brigue pas, elle vous tombe dessus quand vous n’en voulez pas. Sauf pour Sarkozy.