Morceaux choisis.

2 février 2007 par Choup'

2002

L’arbre au-dessus de nous se balance lentement dans la brise estivale. Nous sommes allongées dans l’herbe et nos bicyclettes se reposent un peu plus loin. Elle tourne autour du pot depuis un moment, je sens bien qu’elle veut me demander quelque chose.

« Bon allez, tu peux me le dire… cette fille, là, dont tu parles souvent, c’est ta copine ? »

Ma sœur. Treize ans.

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2004

La voiture sent le neuf et la cigarette, et je suis heureuse d’y poser mon lourd sac de voyage. Je suis de passage dans le Béarn pour une fête, elle est venue me chercher à la gare. Étrangement, au moment de prendre le chemin de la maison, elle s’engage dans un parking désert et se gare entre deux camions. Quand je lui demande en riant si elle compte m’assassiner, elle me répond le plus sérieusement du monde que ça n’est pas le cas. Je comprends que ce qui m’attend ne sera pas beaucoup plus agréable.

« Voilà, je voulais te parler d’une chose importante. J’ai l’impression que peut-être tu penses que tu préfères les filles. Si c’est le cas, je ne dis pas que tu es malade, bien sûr, mais j’aimerais vraiment que tu consultes. Pas pour te changer, mais peut-être… peut-être que ça te ferait du bien, non ? »

Ma mère. Elle a fondu en larmes, puis m’a raconté qu’elle était allée voir un psy lorsque j’avais 15 ans, pour savoir ce qu’il fallait faire. Il l’avait envoyée balader, évidemment. Quand j’avais 15 ans, je me pensais hétéro. Ça sait tout, une mère.

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2005

La musique est douce et les lumières tamisées, dans la petite brasserie un peu bobo. Nous dînons ensemble, comme à chaque fois qu’il est de passage à Paris. La conversation va bon train, quand il se met à chercher ses mots.

« Et sinon, je me demandais… enfin, tu n’as jamais ramené de copain à la maison, et, euh, tu as 22 ans quand même, c’est l’âge où tu devrais commencer à… à… enfin, tu vois… Alors, je me demandais, enfin, comment ça se faisait. Euh, tu comprends ? »

Mon père. Avec qui je n’aborde habituellement jamais de sujets personnels, alors j’ai sauté sur l’occasion, évidemment.

« C’est que, si je ramenais quelqu’un, ce serait une fille. »

« Ah ? Ah, bon. »

Il y a eu un grand blanc.

« T’as intérêt à avoir ton diplôme, alors. »

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2005

La fumée dense du joint qu’il me tend s’élève en tremblant vers le plafond. Des bouteilles de bière vides jonchent le sol et un matelas gonflable est installé par terre, sur lequel il est allongé. Il est en vacances pour quelques semaines à Paris, pendant lesquelles je l’héberge. Nous passons souvent nos soirées ensemble, puisqu’il occupe ses journées à voir des amis de longue date et à boire plus que de raison.

Lui : « Et tu fais quoi ce soir ? »

Moi : « Oh euh, je ne dors pas ici, en fait, je… reviendrai demain en fin de matinée. »

Lui : « Tu vas chez ta copine ? »

Mon frère. En toute simplicité.

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2006

Le couscous mijote lentement sur les plaques de la petite cuisine de son appartement. Ma cousine est là pour me soutenir moralement, nous avons passé la soirée de la veille à mettre au point la meilleure manière de l’annoncer. Alors je me lance.

« Euh, tu sais, en fait, moi, c’est plutôt les filles. Euh, voilà. »

« Ah ? Ça alors… C’est… c’est bizarre ! »

Grand silence.

« En tout cas, je préfère ça qu’un noir ou un arabe ! »

Ma grand-mère. J’en suis restée comme deux ronds de flan. Il faut dire que ma grand-mère, elle se promène avec un nerf de bœuf d’un mètre cinquante dans sa voiture “au cas où on l’attaque”, et elle note scrupuleusement les numéros des plaques d’immatriculation des visiteurs de son voisin. Qu’elle donnera, un jour, à la police venue arrêter le jeune homme pour vente de substances illicites. Ma grand-mère regarde trop la télévision. Elle ne se rend pas compte que ses petits-enfants font partie des gens qui lui font peur quand elle les croise dans la rue.

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2004

Nos esprits perdus dans les brumes de l’alcool tournent au ralenti, et il me demande des nouvelles de ma vie sentimentale. Alors je lui explique ; que j’ai rencontré un garçon, et que sans tellement savoir comment, une chose en ayant entraîné une autre, je sors avec lui. Pour voir.

« Bon, d’accord, mais c’est temporaire, hein ! Tu restes quand même lesbienne, faut pas déconner ! »

Oui mon cousin. Je reste quand même lesbienne. Faut pas déconner.

5 commentaires pour “Morceaux choisis.”

  1. Aurele dit :

    Parfois, je me dis que vous, les homos, vous avez de la chance d’avoir à vivre (ou de choisir de vivre) l’épisode du coming-out. On en découvre beaucoup sur les autres en en révélant comme cela un peu sur soi.

  2. Choup' dit :

    Tu peux toujours en faire un faux, si vraiment ça te manque.

  3. Aurele dit :

    Comme ici et ?

  4. Choup' dit :

    Plus comme ici que là, à vrai dire.

  5. Pierre Bayou dit :

    Ah l’ivresse de se confronter à la société, à ses manques et à ses richesses quand on peut les regarder d’ailleurs !

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