La fièvre.

28 avril 2007 par Choup'

Il se réveille de méchante humeur. La fournée de rêves de la nuit a été trop cuite - c’étaient des rêves durs sous la dent, qui laissent derrière eux autant de miettes pour la journée du lendemain qu’on en a absorbé - et son sourire matinal, d’ordinaire si musical, sonne faux en se brisant contre les miroirs qui tapissent les murs de sa salle de bains. Il a une belle fièvre, le genre de fièvre moite et touffue qu’on trouve dans les bars de fin de nuit. Pour couronner le tout, l’astre du jour darde ses lances aiguës sur la ville ensommeillée, et il déteste la mauvaise poésie. Bref, la journée commence mal, ce qui ne l’empêche pas de mettre sa fièvre à la fenêtre pour la faire sécher.

« C’est à vous, la fièvre sur l’étendoir à linge ? »

La voisine d’en face vient d’emménager. Il l’apprécie peu : elle se promène parfois avec sur la figure un air de de dire tout à la fois « J’aimerais que vous me voyiez nue » et « N’oubliez pas de descendre les poubelles ». Évidemment, cela fait désordre, et il n’aime pas le désordre. Il acquiesce pourtant, on n’efface pas en une désagréable matinée une éducation si solidement chevillée. La petite lance un rire tonitruant, dont les éclats se mettent vite à voler en formation serrée entre les deux immeubles. « Vous êtes si mignon ! » s’exclame-t-elle en prenant son air de putain - du moins espère-t-il qu’il s’agit de son air de putain, le destin de ses déchets ménagers n’étant pas un souci qu’il aime à partager.

« Retenez-vous de rire dans le petit matin, cela fait fuir les mouches. »

« Vous citez bien les poètes, vous, dans le petit matin. Je peux la goûter ? »

La question tombe comme un cheveu sur la soupe : elle virevolte puis s’enroule sur elle-même en circonvolutions inattendues lorsqu’elle atteint la surface. Il manque de s’étrangler en avalant un mot de travers.

« Ma… ma fièvre ? »

« C’est qu’elle est si belle… regardez comme elle brille, je n’en ai jamais vu de pareille ! »

Il n’en faut pas plus à notre ami pour se départir de cette éducation qui, tout bien réfléchi, n’est pas si bien arrimée.

« Vous plaisantez, mademoiselle. Avec le mal que j’ai eu à l’attraper ! »

4 commentaires pour “La fièvre.”

  1. Pierre Bayou dit :

    J’ai été conquis par les premiers mots. Tu as fait un pacte avec la langue française. Ca fait longtemps que je n’avais pas pris soin de ralentir en lisant un texte. Je le lis et le relis comme on retourne une pastille de menthe dans sa bouche. Génial.

  2. Choup' dit :

    Merci…

    Et désolée pour le blocage de tes commentaires (je les ai restaurés et ai fait le tri dans les doublons), mon anti-spam avait décidé, comme ça, pour rigoler, de blacklister free.fr. C’est un blagueur, mon anti-spam. Mais je l’aime bien quand même.

  3. Pierre Bayou dit :

    Beaucoup de problèmes.

    Je suis coincé à la suite d’une fausse manip.
    Peux-tu me dédouaner?

    Merci

  4. Choup' dit :

    Ben je l’ai fait… enfin, je t’ai envoyé dans la liste blanche, mais je ne sais pas si c’est ce que tu voulais dire.

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