La Butte.

2 juillet 2007 par Choup'

La Butte-aux-Cailles. Ce n’est pas un quartier, c’est un village. Un vrai comme dans les films, avec sa place, son PMU, sa fontaine Wallace et ses rues pavées, avec ses têtes connues et ses visiteurs de passage, avec son caractère et ses caprices. Avec son clochard, aussi, qui est une femme et qui est folle en hiver et triste en été.

J’y vis ma vingtaine, à la Butte. C’est important, le décor d’une vingtaine, c’est l’image qui vient plus tard quand on dit des choses moches comme “quand j’étais jeune”. Ça se soigne, le décor d’une vingtaine, parce que ça forme la jeunesse quand elle n’est pas en voyage.

La preuve c’est qu’on trouve des morceaux de Butte un peu partout dans ma tête et dans mon ventre. Quand j’aborde ces inconnus de la table d’à côté et que je m’en fais des amis, c’est la Butte qui parle. C’est elle qui écoute quand ce poivrot cherche ses mots pour m’enseigner que les occasions perdues sont pires que les mauvais souvenirs. C’est elle encore qui transforme Paris en jungle, les fêlures des pavés en crêtes de montagnes, les mauvaises herbes en baobabs et les papiers gras en lettres passionnées qui ne seront pas lues. C’est elle qui m’a appris à battre la semelle, à flâner, à lever le nez pour ne pas oublier que la vie se passe aussi au-dessus de ma tête, à baisser les yeux pour me souvenir que la vie se passe aussi sous mes pieds. C’est auprès d’elle que j’ai appris à trouver ce que je ne cherchais pas, au détour d’un mur ou d’un trottoir. C’est elle qui a forgé le plus inutile et le plus nécessaire de ce que je suis.

On trouve des morceaux de moi un peu partout sur la Butte, aussi. Je suis le sourire de cet homme, qui apprend sur un mur que l’éthique est l’esthétique du dedans, je suis la honte de ce gamin, qui est tombé de vélo et espère que personne ne l’a vu, je suis l’ardoise de ce vieillard dans son bar préféré et le regard de cette femme qui n’ose pas demander. Je suis ce mégot qui meurt dans un caniveau et cette chaîne qui ferme ce bar. Je suis les cris de ce voisin qui voudrait bien dormir et aussi les rires de ce jeune homme, qui ne veut pas dormir. Je suis la fatigue de ce patron de bar et le surmenage de ce serveur de restaurant, je suis l’ivresse de ce garçon qui rentre chez lui et le boîtement de ce chien qui tire sur sa laisse. Je suis ce tag et cette affiche, ce trou dans la route et ce pavé qui dépasse.

Je suis un peu de la Butte et la Butte est un peu de moi. C’est fusionnel, comme relation, le genre d’amour trop fort et trop rapide qui ne tiendrait pas un mois dans la vraie vie, avec des vrais gens. Mais on a le droit d’aimer un lieu trop fort et trop vite. Il le rend bien.

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Ce texte là-même que j’ai lu moi-même moi-même (et que la musique derrière c’est Philipp Glass, merci Philipp j’te revaudrai ça) :

5 commentaires pour “La Butte.”

  1. Jaina dit :

    Il y a un panneau qui m’a toujours fait rire sur la Butte. “Promenades et déambulations interdites”. Dans la direction de Daviel, à l’entrée d’un jardin d’immeuble privé, bien qu’ouvert à tout le monde.

    C’est pour ce genre de choses que j’adore ce village paumé au milieu de Paris. :-)

  2. Pierre Bayou dit :

    La Butte aux Cailles ! J’allais faire réparer ma BMW chez Bobillot Moto et comme j’en achète une autre 35 ans après, j’irai faire réviser ma BMW chez Bobillot Moto.

    J’ai aussi une photo d’un imbroglio de panneaux de signalisation aux abords de la Butte. Je vais l’installer sur mon blog avec un commentaire.

    Laisse-moi le temps de trouver une légende…

  3. Matoo dit :

    Le texte enregistré est magnifique ! Musique et paroles. Bravo. :-D

  4. bOuLoUbOuLoU dit :

    J’ai trébuché sur un rebord de site par là et me suis rattrappé ici… bien m’en a pris !
    Le texte et la lecture sont drôlement chouettes.
    Je reviendrai tituber par ici, c’est sûr !

  5. Choup' dit :

    Jaina et Pierre : Ah ça ! On trouve de tout à la Butte. C’est pour ça qu’on l’aime…

    Matoo et bOuLoUbOuLoU : Merci beaucoup ! C’était la première fois que j’enregistrais un texte, ce n’est franchement pas aussi facile que je l’imaginais… Mais ça m’a plutôt plu, je pense que je renouvellerai l’expérience.

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