In capita.

7 septembre 2006 par Choup'

Le bistro était enfumé. Les conversations allaient bon train et, à une table près de l’entrée, un trio hétéroclite venait de commander à boire. Le tavernier arriva à la table, se débattit un instant avec son plateau lourd de trois pintes, qu’il posa devant les buveurs. Il jeta un rapide coup d’oeil à l’assemblée avant de déclarer d’une voix usée par le tabac : C’est offert par la maison, les gars. Je sais que vous avez la vie dure depuis quelque temps.

Le plus vieux du groupe, un bonhomme d’une soixantaine d’années, soupira longuement. En face de lui se tenait une femme qui avait pu être belle dans ses jeunes années mais dont le visage, déformé par les rides et l’alcool, n’avait plus grand-chose de féminin. Le plus jeune, un petit garçon de moins de dix ans, se trémoussait sur un siège trop grand pour lui, essayant de soulever un verre plus gros que sa tête. Il avait un chewing-gum dans la bouche et une poche de son pantalon déformée par un énorme sac de billes. Les traits de son visage étaient mal définis, curieusement changeants. Ses mains étaient crottées et ses ongles rongés jusqu’au sang. ­

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L’insulte.

7 août 2006 par Choup'

Cinq minutes avant que cela n’arrive, j’étais tranquillement installé sur le petit banc du jardin en train de lire le dernier Higgins Clark - Mary, pas l’autre - et je ne me doutais de rien. Jamais je n’aurais cru que quoi que ce soit pût troubler mon après-midi, alors pensez donc si je m’attendais à une chose pareille. De toute manière, on ne pressent jamais ces choses-là avant l’instant précis où elles nous tombent dessus, et alors il est trop tard. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour dire, après une catastrophe, qu’ils s’y attendaient, qu’ils le savaient, et pour assaisonner leur conversation de grands mots comme prémonition ou intuition, mais vous remarquerez que ceux-là n’en parlent qu’après - quant aux drames qui sont annoncés avant leur déroulement, ils n’ont jamais lieu. Non, on est toujours pris au dépourvu quand ce genre d’événement se produit.

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Disparition.

6 août 2006 par Choup'

Il y a celle, agressive, qui ne parle aux passants, assise sur une marche, que pour les insulter ; de jour comme de nuit elle cache ses yeux derrière une paire de lunettes noires.
Il y a celle, endormie, dont les pieds nus sont tellement bouffés par la crasse qu’on dirait qu’elle porte des chaussures ; en arrivant à sa hauteur, les passants détournent les yeux et leur pas.
Il y a celle, mélancolique, qui balaie méticuleusement un coin de trottoir accroché à la grille du parc ; les passants n’osent y marcher, tant ce morceau de ville est devenu sien.
Il y a celle, implorante, qui s’agenouille dans le métro pour quémander quelques pièces ; elle ne lève jamais les yeux, les passants ne baissent jamais les leurs.
Il y a celle, loufoque, qui pousse son vélo sans jamais le chevaucher ; elle tient de longues conversations avec le poste de radio vissé sur son guidon.
Il y a celle, silencieuse, qui s’appuie sur son cabas sous l’un ou l’autre porche de la grand-rue ; durant des heures elle peigne avec soin ses longs cheveux blancs.

Il y a toutes celles, invisibles, qui ont choisi de rester à l’écart des passants de Paris qui les évitent comme on évite un trou dans le trottoir.

Et il y les hommes, aussi. Mais ceux-là, les passants ne les voient plus du tout.

La chasse.

26 juillet 2006 par Choup'

Le p’tit du troisième l’a vu, je l’ai entendu l’dire à sa mère; elle l’a engueulé d’avoir parlé devant moi, mais elle a pas pu m’empêcher d’entendre. Il l’a vu, ouais, il l’a vu dans le quartier nord. Un beau mâle, un gros – ça veut dire au moins cent kilos, l’aurait pas parlé d’un beau mâle sinon, l’a l’œil le p’tit du troisième. À cent kilos, ça doit pas être bien rapide, mais ça doit être puissant. Faudra que j’sois sur mes gardes. Un bon coup sous l’ventre et ça devrait plus faire le fier ; une chance que j’étais chirurgien, avant tout ça. Ouais, sur mes gardes ; y aura personne pour m’aider dans le quartier nord. C’est logique, qu’il se soit planqué là-bas ; il fuit les humains, c’est logique, il a peur. C’est un bon coin pour lui, le quartier nord ; si le petit des voisins l’avait pas surpris, il aurait été tranquille ; mais l’a pas été assez prudent, et je vais le choper, faut que je le chope ; faut que je le chope avant les voisins, les gamins ont trop faim. Moi aussi j’ai faim, bon Dieu de merde - pardon - j’ai faim, j’ai faim. Mais c’est les gamins l’important, z’ont plus les crocs que moi ; surtout la petite, elle est tombée dans les pommes hier ; l’avait trop faim. Une sacrée veine, que j’aie entendu le gamin du troisième causer à sa mère.

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