Imagination.

24 juillet 2006 par Choup'

Une odeur musquée d’aisselles et de cigare envahit peu à peu l’air brûlant du réduit. Pierrot l’enfant, recroquevillé dans l’obscurité, plissait le nez dans le vain espoir de protéger ses poumons et sa gorge de la touffeur sale, et les larmes brouillaient son regard malgré ses efforts pour ne pas pleurer ; il enferma un sanglot dans ses mains plaquées contre sa bouche et entreprit de changer de position, très lentement, imaginant qu’un monstre tapi avec lui dans le placard se réveillerait s’il faisait du bruit. Les adultes dehors étaient pires que le monstre, parce qu’eux ne s’en allaient pas quand on ouvrait la porte, aussi préférait-il imaginer le monstre.

Des voix dans une langue inconnue lui parvenaient à travers la fine cloison, et sans saisir le sens des propos il percevait l’énervement de leurs propriétaires. Il savait qu’ils le cherchaient, il savait également qu’ils n’auraient pas l’idée de regarder ici, dans la pièce la plus redoutée de la maison, où d’ordinaire il n’acceptait de pénétrer que sous la menace de privations plus sévères encore que celles qu’il endurait déjà.

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La clef.

15 juillet 2006 par Choup'

Parfois, des fantômes oubliés surgissent du passé sans crier gare et ramènent à la vie, l’espace d’une rencontre, un pan de souvenirs disparu.

C’est troublant comme, à l’instar des madeleines de Proust, certains petits détails peuvent ranimer tout un lot d’impressions qu’on n’avait pas ressenties depuis des années. On se trouve replongé pendant quelques minutes dans un état d’esprit particulier qui était pourtant toute notre vie à un moment donné, et on prend conscience du fait que les souvenirs qu’on garde de cette époque sont d’une neutralité à pleurer : les faits restent en mémoire, la sensibilité est partie se nicher dans un coin du cerveau qui ne nous est pas accessible.

Cependant, il arrive qu’une fenêtre s’entrouvre sur ces sensations et impressions d’un autre temps et nous donne l’occasion de revivre, en un éclair, la personnalité que l’on était alors, et qui a disparu. Puis la fenêtre se referme et l’on ne peut l’en empêcher - il n’y a plus qu’à attendre de tomber, par hasard, sur une nouvelle clef, une personne, une chanson, une odeur, n’importe quoi.

Dans ces instants rares on est assailli par une terrible sensation de manque : comme un aveugle à qui on aurait permis de voir pendant un court moment, on sait soudain ce qu’on perd en ne conservant pas ce qui, plus que les événements en eux-mêmes, a marqué une semaine, un mois, ou une année lointaine. On s’est oublié soi-même.

Et puis, une autre fois, au détour d’un amour perdu ou d’une amitié brisée, on se dit la chance qu’on a d’avoir laissé partir également les peines incommensurables et débilisantes avec lesquelles on n’aurait pu continuer à vivre.

C’est un moteur fantastique, l’oubli. Et c’est triste à pleurer.

Résurrection.

29 juin 2006 par Choup'

Avez-vous déjà écouté le silence ? Celui où pas un mouvement ne vient chatouiller les tympans ? Il est tonitruant ; on s’y découvre des battements de coeur assourdissants, des respirations sifflantes, des acouphènes insoupçonnés.

Avez-vous déjà regardé l’obscurité ? Celle où pas un photon ne vient heurter la rétine ? Elle est lumineuse ; on y rencontre des étoiles filantes inexistantes, des visages impossibles et des lueurs inespérées.

Il existe un lieu hors du temps que la lumière du jour et le vacarme du monde n’ont jamais souillé ; dans ce lieu l’immobile est palpable et l’absence se fait présence.

On ne sort pas debout de cet endroit, on s’en extirpe en se tortillant, la tête la première. On parvient à se relever et il faut encore marcher de longues minutes vers la sortie d’un tunnel noir : au bout, le soleil se reflète sur les herbes folles et se déverse, transformé, dans les pupilles neuves ; un clignement de paupières et l’éblouissement laisse place à la découverte d’une vie restée, l’espace d’une nuit, en arrière : tout devient splendide, parce que vu par des yeux lavés de l’habitude.

Sortir des catacombes c’est renaître au monde.

Eaux mortes.

28 juin 2006 par Choup'

Les gouttes rebondissent sur la chaussée noire. Les facades pleurent de tant de gris et la rue délavée indiffère les fenêtres closes.
Le vacarme de la pluie enferme la ville dans un silence solide où les larmes sont effacées avant de couler.

La jeune fille ne respire plus sous sa couverture d’eau sale.

Dans le caniveau, une poupée sans yeux achève de se noyer.